Première partie - Présentation générale
La Géométrie Sacrée n'a laissé aucune trace écrite à la postérité. L'Histoire de cet Art de la composition n'a pas de référence.
 Art-Renaissance, géométrie et composition dans l'Histoire de l'Art   CHAPITRE II - LE VIDE DES RÉFÉRENCES

art renaissance   La réponse la plus simple à la question que pose le vide de références écrites sur la Géométrie Sacrée est certainement la meilleure : "Les Anciens concevaient l'Image comme un langage à part entière, et aucun texte ne saurait expliquer cette façon de penser sans prendre le risque de le dévoyer". Cependant, d'autres arguments s'ancrent dans l'Histoire autant que dans les profondeurs de l'analyse.

1 •    État des lieux

art renaissance   Oui, cette question ne cesse d'étonner. Nous ne disposons d'aucune source écrite sur la Géométrie Sacrée. Aucune en tout cas, qui permette d'établir aucun des résultats de la Géométrie Comparée. Les ouvrages qui traitent de Symbolique évitent soigneusement la Géométrie telle qu'elle se révèle désormais dans les oeuvres de Rublev et Dürer. Et, si l'on dispose des angles du polyèdre de Melencolia, personne ne remarque que sa structure est liée au Pentagramme, cinq siècles avant que Roger Penrose ne s'attribue ses extraordinaires qualités (par un brevet en bonne et due forme !). De la composition, on ne sait que ce que la perspective apporte, et bien malheureusement, rien de ce qu'elle efface.

Page de garde de l'ouvrage didactique de Dürer  « Instructions pour la mesure à la règle et au compas»

<—   Page de garde de l'ouvrage didactique de Dürer
« Instructions pour la mesure à la règle et au compas» (1525 et 1538)

art renaissance   À partir de la Renaissance, une partie essentielle du Savoir reste cachée dans l'ombre épaisse de quelques consciences jusqu'à ce qu'elles s'éteignent. La Géométrie Sacrée, cette Science qui prépare la Science, ne prend jamais le risque de s'écrire nulle part avec des mots. Pourtant, le volume qu'elle représente a bien du mal à tenir dans une seule tête, ou sur deux épaules seules. On peut arguer d'une tradition du secret ou encore de la nécessité didactique de l'oralité pour transmettre sa pratique... En définitive, l'absence de tout écrit sérieux sur ce sujet ne cesse d'intriguer, de déranger même. Dürer, l'un des grands maîtres du genre, laisse après lui des centaines de pages sur la géométrie et la Perspective dont il est un pionnier, mais nulle part il ne dévoile les plans de ses oeuvres majeures, ses Triangles Sacrés. Nulle part il ne fait référence explicite à la version la plus connue des Tarots de Marseille, dont il est manifestement l'auteur, et que Nicolas Conver éditera jusqu'en 1760. Il nous faut le lire dans l'image pure pour apprendre ses secrets...


art renaissance    Ce vide glacial de preuves écrites est en singulier contraste avec les signes explicites que le maître de Nürenberg a placé sur ses oeuvres, notamment la provocation de son échelle sur Melencolia. Ce vide paradoxal résiste à toutes les analyses produites à ce jour, et pour cause : aucune d'entre elles ne "comprend" la Peinture.

On ne peut expliquer l'absence de l'écrit par une approche qui n'entend que l'écrit.

Le mutisme de Dürer est "à l'image" de celui de l'Archange de Melencolia. Les tentatives littéraires sont toutes vouées à l'échec, par définition. Certes, il faut de sérieuses raisons pour s'astreindre à un tel mutisme, paradoxalement accessible dans son véritable langage : celui de l'Image. Et il nous faut chercher les raisons de cette situation pour le moins embarrassante.

2 •    Le Pouvoir et le Savoir

art renaissance   De tout temps il y a eu des hommes de Pouvoir et des hommes de Savoir. Leurs codes et leurs comportements ne sont pas les mêmes. Si rivalité il y a, l'homme de Savoir sait qu'il a besoin de ses pairs pour progresser. Tuer son confrère, lui prendre sa femme ou saccager sa maison n'est pas la meilleure stratégie quand on brigue son enseignement. La communauté des hommes de Savoir mise plus naturellement sur l'amitié, le respect et le partage de la passion que sur toute forme de lutte de territoire. Et s'il est un point qui unit les hommes de Savoir, c'est bien la méfiance que leur inspirent les hommes de Pouvoir. Ils peuvent se placer dans l'ombre de l'un d'entre eux, mais non sans prendre certaines précautions. Parfois même, un miracle se produit. Les relations entre Léonard de Vinci et François Ier, ou encore entre Maximilien Ier de Habsbourg et Albrecht Dürer sont au nombre de ces miracles. Faut-il rappeler que pour l'homme de Pouvoir, le Savoir demeure une forme potentielle de Pouvoir. L'histoire moderne ne manque pas de le démontrer, notamment dans sa course à l'armement. Mais aux cotés des services objectifs que les "chercheurs" (expression générique) rendent "à l'état" (autre expression générique), il y a leur service diplomatique, et surtout leur conseil. En réciproque, le roi peut passer commande à l'artiste, et même inspirer son oeuvre. Louis XIV est le mécène actif qui marque son époque, comme le Pape Jules II fait également preuve d'un style très affirmé...

art renaissance   Aussi complexes et exceptionnels qu'ils soient, les rapports entre le Pouvoir et le Savoir comportent une dose non négligeable de méfiance, voire de mépris et de rivalité. Ces axes peu vertueux doivent orienter notre réflexion. Les progrès et les démonstrations de la Géométrie Sacrée inquiètent très vite les autorités, religieuses et politiques. Ainsi, la dévotion des foules envers les Icônes Byzantines déclenchent par deux fois l'Iconoclasme - un véritable carnage. L'époque de Dürer ne vaut guère mieux. Au moment où il grave Melencolia, la chasse aux sorcières bat son plein en Bavière. De plus, les rapports entre son ami et mécène Maximilien et le pape Jules II sont qualifiables de "tendus". Le voeu pieu de voir le premier se faire couronner par le second reste lettre morte, en dépit de la beauté du tableau "La Vierge au Rosaire" que l'artiste consacre à ce projet en 1506 (Narodni Gallery, Prague). Un tel contexte politique et religieux n'incline pas à l'indiscrétion philosophique, que l'on se réclame de Platon ou de la Gnose ! Les rouages des pouvoirs ne cessent de broyer tous ceux qui les dérangent, avec une assurance qui n'a d'égale que l'appétit des ogres !

art renaissance    La volonté de contrôle s'exprime de différentes façons. L'Église Orthodoxe échappe à la pratique de l'Inquisition, spécialité Romaine. Pour autant, son pouvoir s'exerce parfois de façon coercitive, notamment envers le Paganisme. Au XVIIème Siècle, une grande décision affecte les Iconographes : il leur est désormais formellement interdit de créer de nouveaux "modèles" face à ceux que, déjà, ils recopient pour apprendre et perpétuer leur Art. Cette décision de l'autorité religieuse met un terme définitif à la Culture de la Géométrie Sacrée en Russie. Plus jamais il n'y aura d'école. L'Iconographe n'a plus qu'un droit : celui de prier !

3 •    La réponse des Sages

Le signe de Rublev, un rectangle évoquant la Géométrie comme responsable de son oeuvre « La Sainte Trinité »
art renaissance    Les Sages anticipent les bûchers qui les séparent de nous, et ils investissent tout dans leurs oeuvres. Leur Savoir, leur talent et aussi leur espoir. Tant de signes en témoignent. Des marques de composition, sans lesquelles toute recherche deviendrait illusoire, abondent dans les Icônes, sur les manuscrits celtes, les oeuvres de Dürer et bien sûr les Tarots... Ces signes n'ont pas de rôle narratif, pas d'avantage de vocation décorative.


<—  À gauche le signe de Rublev, un rectangle évoquant la Géométrie comme responsable de son oeuvre :
« La Sainte Trinité ».


art renaissance   
Ces éléments sont définitivement inutiles. Et leurs messages codés s'opposent à la notion de secret qui sert d'alibi à ne pas les comprendre. Les sages espèrent ainsi qu'un jour le voile se lève sur les énigmes qu'ils nous laissent. Ils nous "font signe".



La carte de la Force des Tarots a une marque de constructionart renaissance   À cet égard, je suis allé en visite à la Bibliothèque Nationale de Paris (en compagnie de Christophe de Cène), pour vérifier à la loupe l'existence d'un cercle minuscule, sur la carte de la Force dans le jeu de Conver. Ce pouvait être ce que l'on appelle une "pétouille" en terme d'imprimerie, un accident d'impression, et les reproductions ne permettaient pas d'en décider. Une charmante Cerbère fit un rapport à sa hiérarchie sur ma façon cavalière de traiter les documents. En dépit de ce talent administratif, j'ai obtenu une preuve essentielle : ce petit cercle existe, et il ne peut pas être le caprice du graveur. On ne se donne pas tant de peine à graver un si petit signe, définitivement inutile à tout discours narratif, sans raison valable !

<—   Ici la Lame de « La Force », gravée en 1760 par le cartier Nicolas Conver.
L e zoom montre la marque de construction (un cercle minuscule).



4 •    Il suffit d'une paire de lunettes

art renaissance   Les lunettes apparaissent en Italie à la fin du XIIIème siècle. Jusqu'à ce moment, la personne qui prend de l'âge se retrouve souvent confronté à un grave problème dans son accès à l'information. Les lunettes précèdent l'imprimerie et surtout : elles participent à son effet démultiplicateur.

L'ouvrage de Kepler sur la dioptrique, paru en art renaissance   Les sociétés antiques comme celles du haut Moyen-Age disposent de l'Écrit, mais dès qu'un homme atteint la Sagesse, il doit se contenter des Images ! Les arguments ne font jamais défaut à l'homme qui veut cacher son infirmité ou son impuissance... Ainsi les Druides connaissent l'écriture, mais il ne lui confient pas leur Savoir, pas même en langue grecque qu'ils maîtrisent. Ils considèrent que la parole écrite est morte, et ils privilégient l’oralité et la mémoire pour la transmission du Savoir. En outre cette forme de support et de transmission des informations est beaucoup plus légère que celle de l'Écrit. Pratique, quand on aime voyager ! Un faisceau d'éléments explique la quasi simultanéité de l'extension de la lecture par des moyens artificiels et de la multiplication de l'Écrit par l'Imprimerie, moyen tout aussi artificiel. Une remarque comparable concerne la naissance de la Science, pour qui la lunette astronomique permet une observation suffisamment précise. À ce propos en 1611, Johannes Kepler pose les bases de la dioptrique dans son ouvrage « Dioptrice », (ici à gauche) où il explique les phénomènes de réflexion et de réfraction de la lumière ainsi que la marche des rayons lumineux à travers les matériaux.


5 •    À qui la faute ?


Le portrait gravé d'Erasme par Dürerart renaissance  La dictature de ceux qui maîtrisent l'écriture, même si elle est pesante, est le résultat combiné d'un excès d'enthousiasme général (Dürer n'est-il pas l'ami d'Érasme et de Pirkheimer), et d'une volonté des Sages de l'Image à cacher leurs idées : tout écrit signerait la mort et des auteurs et des oeuvres. Comprenons qu'il n'y aurait plus une oeuvre de Rublev à la galerie Tretiakov de Moscou ! Elles passent leur dernière épreuve, le Communisme, grâce au statut d'indigence auquel il les confine. Bien des églises tombent, mais une grande partie du patrimoine iconographique échappe à cet autodafé. C'est sur le terrain de la publication que le risque est le plus évident, le plus grand. L'Histoire montre que les adeptes de la Géométrie Sacrée y échappent, alors qu'il n'en va pas de même pour les littéraires ! En cela, il serait mal venu d'accuser l'écrit, même s'il n'est pas vierge de tout reproche, quand tant d'auteurs se sacrifient avec une évidente sincérité.
<—  Ici à gauche, le protrait gravé d'Érasme par Dürer en 1528
Image : la Maison d'Érasme - Dürer n'a pas son pareil pour révéler la lumière des âmes


art renaissance   Le choix délibéré du secret par les adeptes de la Géométrie Sacrée a de fâcheuses conséquences. Un système concurrent, la Perspective, s'installe progressivement à sa place comme outil de composition dès la Renaissance. Ensuite, le vide de références et d'explications sur le fonctionnement de cette Culture ancienne justifie que les Historiens n'en fassent pas cas. Elle ne leur est tout simplement pas accessible. Cet "autre langage", celui de l'image, a besoin d'être traduit pour entrer dans leur champ d'étude. Personne ne peut indéfiniment multiplier les savoirs et les techniques. C'est le rôle des peintres avant tout de comprendre, de pratiquer, et d'expliquer ce langage. Le XXème Siècle est en ce domaine qualifiable de catastrophe internationale car, au lieu de se pencher sur l'immense héritage de l'Art Chrétien, les artistes trouvent plus "moderne" d'emprunter aux "bons sauvages" (aussi éloignés que possible) des motifs qu'ils ne comprennent pas... C'est infiniment plus mystérieux !


Les demoiselles d'Avignon sont d'authentiques prostituées affublées de masques pas tout à fait authentiques art renaissance    L'oeuvre de référence « Les Demoiselles d'Avignon » exhibe quelques prostituées affublées de masques Sacrés Océaniens. Picasso y démontre la haute estime qu'il a et des Femmes, et de la pratique Sacrée. Le Féminisme peut trouver quelque bonne raison de grandir dans cette oeuvre ! En privé, Picasso remplace orthographiquement Dieu par L'autre... Il n'est pas connu comme adepte de la religion Vanuatu. Claude Levy-Strauss salerait-il cette représentation, ou en tirerait-il du miel ? Personne ne saurait répondre à sa place. Remercions cet homme de Science pour nous avoir ouvert le ciel en un trait de plume : « L'objet d'ethnologie, c'est de la pensée solidifiée ». Tout le propos de la Géométrie Sacrée est en substance dans cette phrase !
<—  Ici à gauche, « Les Demoiselles d'Avignon » de Picasso, 1907, 243,9 x 233,7 cm
Museum of Modern Art, New York City



art renaissance    Sur le plan pratique, les nouveaux artistes essayent de retrouver une sorte "d'état de nature" face à la géométrie. Elle n'est plus le langage de Dieu, mais un outil que l'on peut teinter de ses a-priori, de ses fantasmes sémantiques et de sa propre subjectivité. Il n'y a plus d'absolu, de référence universelle et intemporelle. En dépit d'une inspiration dûment filmée et chorégraphiée pour la critique, les résultats ne pèsent pas bien lourd face aux démonstrations d'un Dürer ou d'un Rublev. En terme de complexité autant qu'en profondeur, les approches sensibles des plus grands artistes du XXème Siècle paraissent, à l'analyse, de simples "commentaires géométriques" face aux structures hallucinantes de l'Art Sacré. En langue russe, on pourrait même utiliser le terme de symptôme pour qualifier ces tentatives infantiles.


Le musée du Communisme de Pragueart renaissance    Le XXème Siècle n'est pas glorieux. À force de chercher la nouveauté, il se démontre désespérément homogène dans l'art de reproduire les mêmes schémas comportementaux. La notion de progrès ne cesse de se revendiquer derrière les paravents humanistes/humanitaires teintés de Liberté et de la Fraternité. Cette notion de progrès est le meilleur argument du colonialisme. Nos "bons sauvages" ignorent l'actualité artistique des galeries parisiennes, et pour cela nous pouvons leur voler leur art sans vergogne, le dénaturer comme bon nous semble, et nous pouvons dans le même élan exploiter leur sol et leur sueur. L'Art du XXème Siècle est comme la société qui le porte : d'une réelle mauvaise foi, et imbu de lui-même. Le bel espoir que font naître les pères fondateurs de l'Art Moderne, Gauguin, Cézanne et Van Gogh, ne survit pas à la révolution russe... À cette époque, seule l'Âme Russe peut approcher la dimension du Spirituel. Ses artistes connaissent l'exil : il équivaut à une mort par contumace. À défaut d'Idéal, le XX° Siècle produit des Idéologies !
<—  Ici à gauche, la fameuse affiche du Musée du Communisme, à Prague



art renaissance    Après une telle démission des artistes, il est difficile de reprocher aux Historiens et aux Philosophes de ne pas comprendre entièrement la peinture ou l'architecture qui se cachent derrière l'Imprimerie et le Système Perspectif. Ce monde ancien est à reconstituer avant de prétendre à tout "progrès". On ne peut revenir de tout sans être allé nulle part !


© Yvo Jacquier - Tous droits réservés.

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