Première partie - Présentation générale
La Méthodologie conditionne tout travail de recherche car elle conduit l'étude et assure la fiabilité des résultats.
 Art-Renaissance, géométrie et composition dans l'Histoire de l'Art   CHAPITRE III - MÉTHODOLOGIE

art renaissance   La Méthodologie nous fait entrer dans le concret de la recherche. Elle conditionne les résultats de l'étude, et doit être l'objet d'une attention permanente.

1 •    L'identification des formes et leur mesure physique

art renaissance   L'identification des formes géométriques qui composent les oeuvres est la première étape de l'étude. Tout spécialiste cultive une aptitude qui est propre au domaine qu'il traite. Cela vaut pour l'orfèvrerie comme pour les expériences de laboratoire. La reconnaissance des formes implique un matériel, ne serait-ce qu'une règle, et fait intervenir l'appréciation humaine, essentiellement "son oeil de métier". À ce propos, quelques comparaisons dans l'évolution des recherches établissent que la capacité de discernement, en terme de précision, se multiplie par sept en cinq années de pratique ! Ce, en dépit d'une aptitude reconnue jusqu'aux reproches (!!!). Avec l'expérience, les formes se dévoilent plus vite selon des réflexes, une présence d'esprit qui orientent la recherche. Toutes ces lignes font partie d'une structure dont peu à peu les liaisons se révèlent. Tel cercle peut être lié à tel rectangle, telle bissectrice peut porter tel centre ou tel angle etc... Une idée en porte toujours une autre, et de fil en aiguille c'est tout un réseau qui se met en place. L'ensemble de ces aptitudes développées est qualifiable de métier, fait dont il faut tenir compte dans la présentation des résultats à des gens qui n'y sont pas familiers.

2 •    La précision et les marges d'erreur

art renaissance   Une mesure physique ne vaut rien sans préciser sa marge d'erreur. Ce "plus ou moins epsilon" doit être établi avec rigueur sans quoi au final, les valeurs ne seront pas fiables. Dans le cas précis de la Géométrie Comparée, la rigueur des observations a permis d'établir la précision de la Géométrie :
- Telle qu'elle est construite mathématiquement, sur les calques de composition
- Telle qu'elle se met en oeuvre dans l'exécution des oeuvres finales

art renaissance   Première surprise : cette précision est la même dans les deux cas. Deuxième surprise : elle est de l'ordre de quelques millièmes de carreau sur un quadrillage qui en comporte plusieurs ! Cette chose étant établie, il reste à découvrir la véritable raison de cet acharnement... Mais avant d'en découdre avec cette véritable provocation pour l'esprit, nous devons aborder le chapitre de la méthode.

« Le Codex Gigas » (ou Bible du diable) s'est rendue célèbre par sa taille pour le moins inhabituelle.art renaissance   Point particulier : le "tempérament ethnique".
À cette question de la précision, chaque peuple répond avec son tempérament propre. Ainsi, les Slaves agrandissent leurs formats (Rublev), les Germains affûtent leur technologie (Dürer); quant aux Celtes, ils enrichissent leurs motifs décoratifs pour caler la Géométrie (Livre de Kells)...


art renaissance   « Le Codex Gigas » (ou Bible du diable) est originaire de Bohême, l'un des territoires historiques tchèques. Elle se rend célèbre par sa taille pour le moins inhabituelle (310 pages, 89 x 49 cm), ainsi que pour une frappante représentation du Diable (à la page 577). Ce manuscrit rassemble plusieurs textes : l'Ancien et le Nouveau Testament, deux œuvres de Flavius Josèphe, les Étymologies d'Isidore de Séville, l'Ars medicinae (L'art de la médecine, manuel de médecine le plus utilisé au Moyen Âge), une Chronica Boëmorum (Chronique des Bohémiens) datant du 12e siècle et signée Cosmas de Prague, ainsi qu'un calendrier. Les sections qui témoignent des origines bohémiennes et de l'histoire mouvementée du manuscrit sont d'un très grand intérêt. À la fin du 16e siècle, le Codex dans les collections de Rodolphe II de Habsbourg, et après le siège de Prague par les Suédois, à la fin de la Guerre de trente ans (1648), le manuscrit intègre le butin de guerre et il est transféré à Stockholm, où il est encore actuellement.
<—   Ci-contre : « La Bible du diable » , Début 13e siècle, manuscrit latin sur parchemin


3 •    La méthode de la double preuve

art renaissance   Nous pourrions aborder cet aspect en des termes choisis, flattant l'extrême intelligence de notre méthodologie. Cela aurait pour principal effet de briser tout espoir chez la plupart de nos contemporains. Cette attitude condescendante ne correspondrait pas au bon état d'esprit des travailleurs picto-logiques qui ont créé ces formes (ce terme fait pendant à celui de travailleurs alphabétiques du début de l'article). L'intelligence des Sages les rendait prudents, certes, mais leur Savoir cherchait à se préserver sans pour autant se rendre inaccessible. Aujourd'hui il n'est pas rare de constater la confusion entre ces deux principes. L'un se réclame de la Vérité (préserver), l'autre de la Hiérarchie (cacher).

art renaissance   Résumons par cette boutade : "La méthode de la double preuve consiste à ne pas se contenter de vérifier qu'on a raison. Il faut également vérifier qu'on ne s'est pas trompé". Tout ce qui est vrai n'est pas forcément essentiel, important ou fondamental. Dans le cadre de cette étude, ces notions ont une extrème importance. Il ne s'agit pas de dresser des listes de formes sans queue ni tête, sans réelle organisation. Il nous faut révéler un système de composition complexe et redoutablement intelligent. Qu'est-ce qu'un système, par rapport à l'idée de la composition telle qu'on se la représente classiquement, à savoir une ou deux figures plus ou moins collées entre elles ? Un système, c'est un ensemble de figures liées entre elles par des relations géométriques claires. Une symétrie, une translation, une rotation à 30, 45°ou 90°, une homothétie (effet pantographe) etc. Voilà ce qui fonde une structure, et lui donne une vraie raison de mériter ce nom. Sans quoi on a affaire à une "somme", qui est à la notion de système ce que le Bottin téléphonique est aux relations publiques. Ce constat de bon-sens, vertu cardinale des Anciens, implique de séparer ce qui est fortuit de ce qui est véritablement structuré. Or, comment faire la différence entre ces deux aspects ? Tout simplement par les conséquences dans l'observation des oeuvres. Sur une seule en particulier, ou sur d'autres en général. Cette pratique revendique légitimement le nom de Géométrie Comparée.

art renaissance    La recherche met en évidence avant tout une structure de plusieurs formes liées entre elles. Quand une première figure se révèle dans une oeuvre, elle ne doit être retenue qu'à partir du moment ou ses "compagnes" font preuve à leur tour de la même pertinence. Une figure seule, ou deux figures sans rapports géométriques forts et explicites, n'ont pas d'intérêt réel, sinon celui de faire croire que l'on a trouvé quelque chose. À cet égard, nous retrouvons le spectre de l'esprit de proportion qui ne manque pas de sévir, tel un fléau, dès qu'il en a l'occasion. Les proportions ne réclament aucun lien géométrique et se contentent de liens algébriques. Ces mauvais calculs ne trouvent pas de dimension intelligente.

art renaissance    Au final, le processus de recherche consiste à tester une première observation puis à lui ajouter d'autres figures, qui tiennent du théorique. Il faut alors vérifier que celles-ci donnent tout autant satisfaction que les premières sur les oeuvres. Cette double preuve élimine notamment les effet d'harmoniques que ne manque pas de produire tout système complexe (comme les accords de musique).

art renaissance    Il est difficile d'aller au bout de ces "confidences". En effet, la méthodologie seule ne peut expliquer tous les résultats. La recherche fait appel à l'inspiration : celle des auteurs en est la cause.

4 •   La révélation des Nombres

art renaissance    L'exigence de l'étude a permis au final, de mettre en évidence un point essentiel. La précision des oeuvres, comme celle des schémas géométriques, a un sens tout aussi précis : l'identification des valeurs numériques (une moindre précision ne le permettrait pas). Et il nous faut ces valeurs pour entreprendre la traduction du langage divin de la géométrie en langage humain de l'interprétation. Concrètement, un quadrillage sert de repère à toute la construction du système, avec une unité, un segment de longueur 1, générant un carreau de surface 1. Toutes les figures du système se confrontent alors à ce quadrillage et révèlent des nombres en particulier - leur identité. Des nombres entiers, des fractions, quelques racines carrées, les nombres Phi et Pi. À travers ces nombres, la géométrie dévoile un vocabulaire symbolique sans équivoque.

5 •    Le privilège d'Adam

art renaissance    Le seul différend qui nous ait jamais opposé avec Christophe de Cène concerne les rôles respectifs des nombres et des formes de la Géométrie. Sur quoi repose cette représentation du Monde par les Anciens ? Quelle en est la base réelle. L'étude de Kepler et l'actualité de la Science ont éclairci le débat. Aujourd'hui, la communauté scientifique cherche une sorte de consensus, une conception où la Géométrie et les Nombres ne font plus qu'un. Ce modèle parfait reste à inventer, et il attend le digne successeur de Kepler, Newton, Planck, Einstein etc. Il n'en a pas toujours été ainsi. Jusqu'au XVIIème Siècle de Kepler, les capacités de mesure ne permettent de confronter aucun modèle théorique à l'observation. Les outils ne le permettent pas. Pendant des millénaires, les nombres s'appliquent en conséquence à la géométrie seule, et pas au réel. La part des Nombres qui intervient est limitée, basique, et sert de pont entre l'abstraction des formes et la "réalité" du langage. La Géométrie a le pouvoir, en quelque sorte, et quand les nombres se développent, la Peinture périclite. L'exemple nous est donné par l'Égypte, qui pratique une géométrie sans résoudre toutes ses équations, mais produit un Art très riche. Les Grecs sont à l'inverse de formidables calculateurs, mais ils négligent la Peinture. L'Architecture et la Sculpture s'investissent dans un réalisme que Rome reprend à son compte. Le statut du nombre progresse, mais les motifs se réfugient au final dans les catacombes sous une forme archaïque. Il faut attendre Byzance et ses écoles pour que la Géométrie retrouve un sens appliqué à travers l'Icône. Les moines s'y nourrissent de mathématiques grecques et reprennent le travail initié par les Égyptiens. Cette Culture se développe sur un espace très large, essentiellement celui du monde Chrétien, et elle entretient des liens avec le monde de l'Islam (les développements du pentagramme en témoignent).

art renaissance    Kepler fonde la Physique dès que la lunette astronomique devient suffisamment loquace pour collecter des données fiables, notamment celle de son maître Tycho de Brahé. Sa correspondance avec Galilée témoigne de l'importance cruciale de l'observation. Christophe de Cène a reconstitué le parcours de Kepler quand il crée la Science. Elle naît de la Culture précédente, celle de la Géométrie Sacrée. Kepler traduit par l'algèbre de ses lois les rapports symboliques des planètes, qui jusque lors s'expriment à l'intérieur du système de composition de la Géométrie Sacrée. En quelque sorte, la géométrie devient algèbre. Deux approches complémentaires vont se succéder. Kepler traite en premier lieu des trois planètes au-delà de la Terre, sur le principe héliocentrique hérité de Copernic. Les solides de Platon, qu'il distribue avec une logique de Symboliste (et qu'il complète avec celle du Mathématicien), lui permettent d'approcher un modèle spatial. En cela, il traduit le modèle intuitif des Anciens en des principes qui deviennent concrets. Une deuxième approche devient nécessaire devant le double problème que lui posent les notions de Vénus et du Temps. Kepler voit en Mars et en Vénus les expressions masculine et féminine de la section dorée. Mars correspond à son développement spatial quand Vénus traduit avec harmonie le temps. L'astrologue Kepler sait que les conjonctions de Vénus avec la terre dessinent un magnifique Pentagramme sur le cercle du Zodiaque. Il se sert alors de la formidable virtuosité algébrique du Nombre d'or, qui jusque lors se démontre essentiellement par les formes de la Géométrie Sacrée. Une équation mathématique implique Phi et permet de relier le temps (au carré) et la distance (au cube) ! Mais Kepler va plus loin. Il manque une sorte de clarté à cette approche. Il cherche des rythmes, des barres de mesure, pour exprimer le temps. Et il fait appel à la suite de Fibonacci. Le rythme de Vénus se cale en effet sur celui de la terre dans un rapport de 13 sur 8, deux éléments de la suite. La précision qui en résulte dans la réalité est impressionnante, de l'ordre du 10 000ème. Et, avec les outils de l'époque, un écart aussi faible n'est pas décelable. L'on peut comprendre que la foi de Kepler en un modèle divin s'en soit trouvée confortée.

art renaissance   À travers Kepler, la Géométrie Sacrée cède à la Science un héritage qu'elle va multiplier autant que vérifier par l'observation du réel. Et les Nombres y font désormais jeu égal avec la Géométrie.

6 •   « Theory may inform, but Practice convinces »


Le livre de George Bain est un merveilleux répertoire des motifs celtesart renaissance    Cet adage inaugure le livre de George Bain sur les entrelacs celtiques. Pour comprendre la Géométrie Sacrée, il faut avant tout pratiquer l'exemple et multiplier les études...


<— Ci-contre une des nombreuses planches que le peintre écossais George Bain (1881–1968) a réalisées sur l'Art Celte. L'écosse est un des rares refuges où survivent encore des éléments de la grande tradition...



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