Première partie - Présentation générale
La Géométrie Sacrée porte le sens des Symboles dans l'Art de la Composition au-delà de toute Perspective.
 Art-Renaissance, géométrie et composition dans l'Histoire de l'Art   CHAPITRE I - DE LA FORME GÉOMÉTRIQUE AU SYMBOLE

Art-Renaissance, géométrie et composition dans l'Histoire de l'Art  Qu'est-ce que la Géométrie Comparée ?


art renaissance   Cette nouvelle discipline s'inspire à bien des égards des méthodes et des objectifs de la Littérature Comparée, notamment par sa vocation pluridisciplinaire et l'échelle de ses champs de recherche. En revanche, il y a lieu de souligner en quoi elle s'en distingue. La pensée occidentale s'auto-définit et s'auto-analyse à partir d'un seul type de document : l'Écrit. Or, une véritable Civilisation a produit pendant plus de cinq mille ans, depuis l'Égypte ancienne jusqu'à la Renaissance, un autre type de documents, tout aussi identifiables : des oeuvres sacrées, picturales et architecturales (N.B. : la Musique jouit d'un autre statut). Or, ces documents visuels sont l'objet d'études "littéraires" qui n'intègrent pas les structures mathématiques, géométriques et numériques, qui les composent. Cela revient à dire que les analyses de ce langage à part entière (Image) se fait à partir d'un autre (Texte) au mépris total de ce qui le constitue.

art renaissance   Fort heureusement, la "dictature de l'Écrit" ne procède d'aucune volonté consciente, ni même subliminale, des travailleurs alphabétiques. Simplement, il leur manque les outils de lecture pour aborder cet autre langage dans sa version intégrale et originelle. Le premier but de la Géométrie Comparée est donc de mettre à la disposition des historiens, philosophes et linguistes des outils de lecture. Il faut décoder les schèmes mathématiques de l'Art Sacré en des termes accessibles. Ainsi, le monde littéraire pourra exprimer ses pleines capacités à partir de preuves établies, et non à partir de sources dont on comprend aujourd'hui à quel point elles sont précaires. Florensky, Panofsky et plus tard Rauschenbach commettent la même erreur en imposant ce dogme que seule la Perspective est système de composition. Cette hypothèse fausse (Réf 1) rend aveugle à l'existence d'un autre système, qui partage l'espace des mêmes oeuvres : la Géométrie Sacrée.

art renaissance   L'étude de la Composition, dans sa complexité, par la Géométrie Comparée permet de relier entre elles des époques, des cultures, qui n'ont apparemment aucun rapport. L'analyse montre que des écoles partagent un même Savoir, qui traduit une même intuition du Monde. Et cela vaut depuis l'Égypte jusqu'à Dürer, en passant par les Celtes d'Irlande et les écoles russes de Novgorod et de Moscou...

- Réf 1 : L'échelle de Melencolia, par exemple, en porte la preuve éclatante : elle ne tient tout simplement pas debout, et prévient le spectateur de l'existence d'un autre système de composition, céleste celui-là.

1 •    Le Système Perspectif et la Géométrie Sacrée

art renaissance   Avant d'envisager leur pratique simultanée, nous devons distinguer deux systèmes. La composition de tableau, ou d'architecture, fait intervenir deux pratiques. Les règles mathématiques restent les mêmes, en terme de vérité, et ce sont celles de la géométrie descriptive, c'est à dire celle que l'on apprend à l'école. La plus connue de ces deux pratiques est la Perspective. C'est l'art de représenter le réel tel qu'il est sans se tromper. Cette discipline propre aux architectes et aux dessinateurs industriels ne présume pas du sens symbolique des figures qu'elle emploie. Son approche est neutre, objective, et en cela elle peut servir efficacement la volonté de l'artiste, de l'ingénieur ou de l'architecte, à produire des plans de construction. Cette dimension de l'après, de la destination du plan, n'est pas dans la Peinture Sacrée qui est une fin en soi, un aboutissement. Même le plan au sol d'une Cathédrale est conçu comme une oeuvre.

art renaissance    Le Système Perspectif s'impose à la Renaissance, parallèlement à l'Imprimerie, face à un autre système qui se sert déjà des mêmes formes, mais les organise d'une façon tout à fait différente : la Géométrie Sacrée. Cette culture très ancienne ne respecte pas la perspective, ni sa représentation fidèle du réel. Avant tout, elle attribue un sens symbolique à chaque forme. Ce sens "contamine" les objets qui s'inscrivent dans la géométrie; il leur donne une identité. Chaque forme a un sens, qui devient celui de l'objet qui se construit dans son moule. Ce processus fonctionne comme celui du statut de l'individu dans la société. Quand une personne entre dans une fonction professionnelle, quand il s'installe dans un certain quartier de la ville, ces éléments participent à son statut et ils façonnent son identité.

art renaissance   Les Anciens n'ignorent pas la perspective, mais ils pratiquent un langage géométrique qu'ils considèrent comme divin, idéaliste, avant que le système perspectif ne l'écrase par une pratique qui devient vite purement matérialiste. Pourtant, les deux systèmes, Perspectif et Sacré, respectent les mêmes règles mathématiques (Pythagore veille de façon impartiale sur tous les triangles, dès lors qu'ils sont rectangles), et leur mise en oeuvre concrète procède des mêmes principes de métier. La Géométrie de composition est dans les deux cas le fantôme de sujets réels qui emplissent progressivement les lignes, droites ou rondes. En revanche, une première préoccupation oppose fondamentalement les deux systèmes : leur marge de précision. La Perspective ne se préoccupe que du vraisemblable, de ce que l'oeil est capable de croire (certains artistes comme Escher se jouent de ce principe). S'il est besoin de préciser une cote pour la réalisation d'un bâtiment, elle apparaît en chiffres clairs sur le plan, et elle décline sur un papier à part ses marges de précision. De façon très différente, la Géométrie Sacrée se préoccupe des nombres en soi : comme s'ils étaient vivants. Avec une précision redoutable, elle met hors de doute les valeurs mesurées à même les oeuvres (on ne peut pas confondre les fractions ni les racines carrées entre elles). Cette volonté d'appréciation est d'un autre ordre, et autrement plus exigeant. Le concept de "vraisemblable" n'est plus suffisant; on doit y substituer le terme "d'identifiable". Cette nuance augure la Science, et Kepler en offre une brillante démonstration quand il utilise la Géométrie Sacrée pour construire son modèle planétaire.
- À ce propos, l'article de Christophe de Cène : « Kepler, d’un savoir ancien à la physique moderne ».

art renaissance   À la période charnière de la Renaissance, les artistes pratiquent les deux systèmes de composition à la fois sur les mêmes oeuvres. C'est notamment le cas d'Albrecht Dürer. Il en en laisse la preuve éclatante dans un triptyque de trois gravures répondant au même format (Réf 1). La superposition de leurs dessins révèle que les lignes de perspective de l'une servent à la composition de l'autre, cette fois au mépris de la définition de la perspective. Cette double pratique, de l'idéalisme de la Géométrie Sacrée confronté au réalisme de la Perspective, est le fait de la majorité des artistes au cours de la Renaissance - et même au-delà : nous en trouvons des preuves jusqu'à Ingres, qui fait ses classes en Italie...

- Réf 1:
Le chevalier le diable et la mort, gravure d'Albrecht Dürer Saint-Gérôme dans sa cellule, , gravure d'Albrecht Dürer MELENCOLIA - I, , gravure d'Albrecht Dürer
« Le Chevalier, le Diable et la Mort » (1513) « Saint Gérôme dans sa cellule » (1514) « MELENCOLIA § I » (1514)

2 •    La logique de proportions, les canons

art renaissance  La logique de proportions est une des rares approches qui fait référence à la Géométrie Sacrée, mais elle est malheureusement erronée, voire opposée. Le système de composition de l'Art Sacré ne peut se résumer à une simple histoire de "canons". C'est oublier l'organisation des formes entre elles. Un système n'est pas une somme de figures, mais une structure complexe tissant de nombreux liens. On peut résumer l'erreur de la philosophie de proportions par cette boutade : « Il ne suffit pas d'enfermer un objet dans un rectangle doré pour qu'il se change en or ». En revanche, les proportions dorées d'une composition sont le plus sûr moyen de la repérer, car elles sont le symptôme probant d'un système complexe et organisé.

art renaissance  Nous devrons revenir sur ces points précis. Les canons sont essentiellement ce que le Pouvoir, politique et religieux, entend imposer. Cette logique lui est accessible, et elle ne réclame pas grand Savoir. Ainsi, l'autorité garde ses illusions par la pratique d'un contrôle... Combien d'Artistes ont fait tonner ces canons tout en cachant de façon discrète les traits de leur génie ! L'esthétique des canons mène droit au fascisme, est-il besoin de le souligner. Notre époque veut échapper pour pour un temps à cette menace (la chirurgie esthétique produit des miracles). Mais, dans le cadre d'une Science appliquée à l'étude d'un patrimoine universel, cette logique borgne doit être bien évidemment dépassée.

3 •    La Géométrie Sacrée et les Symboles


art renaissance  Premier fait essentiel : la Géométrie Comparée révèle le véritable rôle des figures dans la Symbolique. Chaque forme géométrique a un sens, et le langage des formes, purement abstrait, ne devient lisible qu'avec l'apparition des nombres. En effet, toute traduction, en langage humain, du langage divin de la Géométrie commence par la mesure des formes (sur un quadrillage typique des temps anciens). C'est le premier pas vers la magie, selon la conviction des auteurs (conviction que l'on taxe à tord de simple croyance). Les symboles ne sont pas le résultat de spéculations indépendantes de l'image, sémantiques ou spirituelles. Ils sont avant tout portés par la Géométrie elle-même, au coeur de ses lois et de ses propriétés (les liens y jouent un rôle essentiel). Rublev croit en la Géométrie comme il croit en Dieu. Et ce langage devient humain à partir d'un décodage qui commence par la mesure, donc les nombres, qui permettent de construire la carte d'identité des Symboles.

art renaissance  Second fait essentiel : l'homogénéité de cette Culture de l'Image. Depuis les Égyptiens jusqu'à Dürer, une Géométrie se construit sans jamais se contredire. Les valeurs ne changent pas de signification au fil de leur longue histoire. Cela ne manque pas de surprendre. Les moines Celtes préservent des valeurs issues de l'Antiquité égyptienne, sans doute relayées par Alexandrie, qu'ils rendent à Constantinople après le massacre de l'Iconoclasme. Plus tard, Dürer récupère à Venise, qui conserve ses liens "commerciaux" avec la capitale Turque, les éléments de composition hérités de Rublev...

© Yvo Jacquier - Tous droits réservés.

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