Deuxième partie - Les preuves et leurs conséquences
Les Dogmes du XXème Siècle, en Histoire de l'Art, ont imposé la perspective, l'écrit et le progrès comme outil de lecture.
 Art-Renaissance, géométrie et composition dans l'Histoire de l'Art   CHAPITRE III - LES DOGMES DU XXème SIÈCLE

 art renaissance   Quelque soit leur origine, les dogmes qui dessinent notre vision de l'Histoire sont tous profondément marqués par l'identité du XXème Siècle. Ses conflits et ses oppositions féroces, ses "vecteurs" qui orientent notre pensée. Trois d'entre eux se sont liés dans un même élan : celui du Progrès, qui se traduit par le Système Perspectif et sa capacité au Réalisme. Nous étudions le Moyen-Age avec un préjugé bien installé selon lequel il ne sait pas grand chose de ce qui se développera après lui.


La figure du tirailleur sénégalais, parfait avatar du mythique "bon sauvage" art renaissance   Concentrons-nous sur la méthode qui préside à l'étude de cet Âge que l'on prétend moyen (pour contrarier Vincenot). Le XXème Siècle ignore la Géométrie Sacrée, ou quand il suppose qu'elle existe, jamais il n'explique les conditions exactes de sa pratique. Certains schémas proposés rassemblent quelques figures avec une logique élémentaire, parfois celle de canons, sans révéler aucun système de composition. Faute de réel argument en la matière, l'Histoire confronte alors les oeuvres à la seule forme d'intelligence qui lui est expliqué : le Système Perspectif. Et quand cette attitude ne porte pas ses fruits, une approche strictement narrative achève de noyer les oeuvres dans un statut indigent. Le mythe du bon sauvage n'est pas loin (voir photo ci-contre), où l'on attribue à sa naïveté tout le charme de son talent. D'autres considérations viennent appuyer cette appréciation, qui séparent les époques en règnes de la croyance, et puis de la raison... Une erreur supplémentaire achève la confusion : aucune différence ne distingue fondamentalement les symboles des allégories. Il faut maîtriser les structures de la Géométrie Sacrée pour s'en rendre compte...
<—  La figure du tirailleur sénégalais, parfait avatar du mythique "bon sauvage"



L'homo sapiens a-t-il attendu la photocopieuse pour s'appeler sapien sapiens ? art renaissance    Une erreur fondamentale prétend au progrès de l'Art à l'avènement du système perspectif. Une pareille erreur confond les progrès de la diffusion des idées avec ceux des idées elles-mêmes (principe valable dans la publicité). La Renaissance se met à imprimer ses textes, mais l'Homo Sapiens a-t-il attendu la photocopieuse pour être sapiens deux fois ? Un même courant emporte la Science dans un rôle de bourreau envers la Religion. Enfin, fermant cette marche sur la tête, Rousseau signe le concept de « bon sauvage ». C'est « l'âge du fer », selon un calendrier tracé depuis l'Égypte ancienne (Christophe de Cène). Cette période se distingue par son obscurité spirituelle.


 art renaissance   Trois dogmes méritent d'être remis en question :
- Le progrès lié au système perspectif (mythe du réalisme comme "progrès")
- Le progrès lié à l'Imprimerie (mythe de la civilisation de "l'écrit-roi")
- Le progrès incarné par la Science (passage de la "croyance" à la "raison")

1 •    Le système perspectif


art renaissance    L'authentique provocation de Dürer dans « Melencolia - I » a attendu un demi-millénaire avant que ne s'ouvre enfin la porte de l'autre système de composition : celui de la Géométrie Sacrée, qui communique avec le Céleste autant que la Perspective est en phase avec le Terrestre. Il est difficile de prétendre au progrès quand notre vision de l'Art est frappée d'amnésie, et peut-on affirmer une quelconque supériorité envers ceux qui nous ont précédé, alors que nous sommes simplement incapables de les lire ?

art renaissance    Le système de composition de la Géométrie Sacrée n'a rien à envier à celui de la Perspective. Sa pratique est étonnamment complexe, et elle est plus difficile à manier que son challenger pour une raison essentielle : son développement n'est pas automatique. Les solutions de la Géométrie Sacrée restent stériles sans véritable inspiration. Ce talent s'applique à la Géométrie elle-même, et pas seulement au sujet. À l'opposé, dans sa pratique, la Perspective vise avant tout à rendre crédible une belle idée, mais la beauté du résultat n'est pas dans la Géométrie. Si la Perspective porte la vérité optique et rend le résultat plus facile à saisir, elle n'est responsable d'aucune valeur spirituelle ou esthétique. Aucun sens n'accompagne ses figures (ses lignes ont plein de directions mais aucune n'a de sens). C'est un système froid, objectif. La beauté du résultat est dans la capacité de l'auteur à proposer un sujet qui porte la beauté, une idée, un projet personnel. Le système exécutera sa mission de façon mécanique, que le pinceau devra achever à l'aide de la matière. Dans un contexte vériste (qui cherche à rendre la vérité palpable du Terrestre), le seul véritable choix de la Perspective est celui du point qui représente le Spectateur (le point d'où l'on observe le réel). Il conditionne tout, ce "tout" répond à des règles précises (et pour certaines d'entre elles, compliquées). Une fois ce cadrage décidé, la marge d'interprétation est alors réduite au travail d'exécution lui-même. Le progrès qui revient strictement à la Perspective concerne le vraisemblable, l'immédiateté de la lecture et le confort qui en résultent. À ce propos, un argument mérite d'être avancé. Tout le monde comprend la Perspective essentiellement par l'effet de réalisme qu'elle engendre. Mais, placé devant une feuille vierge, une minorité de gens sont simplement capables de dessiner une table selon ses principes. En termes clairs, peu d'entre nous peuvent prétendre comprendre la réalité de ce système, le fonctionnement de ses lignes, et la logique de ses points de fuite. L'effet du vraisemblable, tel qu'il irrigue nos sensations de façon rassurante, sert souvent de masque à une incapacité mentale de concevoir ces lignes. L'on peut parfaitement vivre sans, le sort de l'Humanité n'est pas en jeu. En revanche, cette incapacité mentale porte un véritable préjudice à l'Histoire quand elle fait défaut aux analystes.

art renaissance   Sur le plan symbolique, les engagements spirituels de la Géométrie Sacrée se trouvent remplacés par la subjectivité du point de l'observateur. "L'absolu du Sacré" devient "Relatif lié au Subjectif". Le Subjectif remplace le Spirituel. Le passage d'un Art qui se réfère au Spirituel comme référentiel, envers un Art qui s'inscrit définitivement dans le Terrestre n'est pas un "progrès". Il pourrait même être taxé de matérialisme si les artistes de talent ne savaient s'en défendre (par les arguments de la lumière et de la poésie). En définitive, si le courant de pensée qui prône "un progrès lié à la perspective" était aussi réaliste qu'il le prétend, il commencerait par reconnaître ses erreurs.


« Saint-Michel terrassant Satan » (dit "Le Grand Saint-Michel") de Raphaël art renaissance    Un certain nombre d'Artistes pratiquent les deux systèmes à l'intérieur de leurs oeuvres. En cela ils accordent le Réalisme Terrestre et l'Idéalisme Céleste. Botticelli, Vinci, Dürer, Raphaël... La liste est loin d'être exhaustive, mais elle est éloquente. L'avènement du Système Perspectif ne peut être considéré comme un progrès dans l'Histoire de l'Art quand tant de génies parquent leur attachement à l'ancien système, au-delà de l'apparition d'un nouvel argument (la Perspective exacte).


 art renaissance   À chacun son caractère... Botticelli est un pur orfèvre, une sorte de Paganini de la composition. Vinci est un praticien avant tout, il est à juse titre considéré comme le plus grand ingénieur de le Renaissance. Dürer est de loin, le plus profond de tous, et Raphaël, élève de Vinci, le plus efficace !


<—   Ci-contre « Saint-Michel terrassant Satan » (dit "Le Grand Saint-Michel") de Raphaël, 1518, Bois transposé sur toile en 1751, 268 x 160cm.
(Commande du pape Léon X à l'intention de François Ier)


2 •    L'imprimerie comme origine du progrès


Cesare Ripa : « Iconologia », 1593 Le Symbole, produit de la Géométrie Sacrée, est devenu Allégorie littéraire art renaissance   La démultiplication fantastique de l'Imprimerie est évidemment positive. En revanche, la culture occidentale n'a pas attendu ce moyen pour se construire, dans tous les domaines. S'il faut une armée pour changer la face de l'Histoire, dans sa dimension politique, il suffit souvent d'un homme pour changer celle de l'Art. Oui, la portée de l'imprimerie mérite d'être relativisée, d'autant qu'elle a pour effet d'envahir le champ de l'expression sur papier, et d'y inféoder l'image. « Iconologia » de Cesare Ripa (1593), est le grand recueil d'allégories de son époque. Ses images ne portent aucune trace de Géométrie Sacrée, base de toute la symbolique jusqu'à la Renaissance. Cet ouvrage de Référence montre que la rupture est consommée entre une écriture par la Géométrie et la description narrative qui triomphe, définitivement inféodée à l'Écrit. Celui-ci occupe désormais le centre, et au bout de cinq siècles, on ne pensera plus la peinture QUE par ce qu'on en dit, ou par ce qu'on écrit à propos d'elle. Cela vaut pour le faire comme pour l'appréciation. La lecture des oeuvres du Moyen-Age ne se fait pas telles qu'elles sont conçues (sur une trame géométrique précise avec des intentions claires), mais telles que l'écrit peut les récupérer, les exploiter comme toile de fond à ses discours, les recycler en un langage qu'il croit plus "moderne".
<— Ci-contre une planche du livre de Cesare Ripa : « Iconologia », 1593
Le Symbole, produit de la Géométrie Sacrée, est devenu Allégorie littéraire



 art renaissance   Le concept de "Civilisation de l'Écrit" est auto-suffisant : en lui, l'écrit se proclame vecteur unique et incontournable, selon la marche de l'histoire, avec le saint progrès pour boussole. D'ailleurs, selon sa propre définition, l'Histoire commence avec sa manifestation. Avant lui, on ne comprend pas grand chose : il n'y a rien à lire ! Il ne semble pas y avoir d'autre support à l'intelligence que l'écrit, en dépit de l'énergie déployée par Claude Lévy-Strauss : « L'objet d'ethnologie, c'est de la pensée solidifiée »... Enfin, en tant que définition, le terme de sauvage se révèle un concept salutaire pour notre Culture. Il ne réclame aucune démonstration, ni sur ce qu'est l'autre, pas même sur ce que nous sommes !

 art renaissance   Enfin, la peur que l'écrit inspire gène considérablement tout débat. C'est sur ce terrain qu'au long du XXème Siècle les artistes ont gagné leurs galons rutilants. Avant d'émouvoir le public, il faut convaincre la critique, et il n'est de critique que celui qui écrit. Selon quoi l'Art s'est progressivement formaté à répondre avant tout à des "nécessités littéraires". Au-delà de la complaisance et des schémas répétitifs, la part de la mise en scène ne cesse d'augmenter au fil du temps au point de devenir l'argument au lieu d'en faire la présentation. L'événement artistique est de plus en plus pré-conçu comme évènementiel, au lieu d'être la mesure du fait artistique. Qui va choquer ? Qui va envahir l'espace ? Qui va capter l'attention ? Voilà l'ambiance où les créateurs doivent aujourd'hui se battre pour promouvoir leurs petites valeurs personnelles. Dans ces conditions, un bon publiciste a sa place. L'Art ? Quel Art ?

3 •    Le Progrès incarné par la Science (ou le passage de la croyance à la raison)

 art renaissance   Comme Christophe de Cène l'a magistralement démontré, la Science naît à Prague dans l'esprit de Johannes Kepler, à partir de la leçon d'observation de son Maître Tycho Brahé. Il traduit l'héritage symbolique du Moyen-Age en un système cohérent pour décrire les planètes. L'inspiration de Kepler n'est pas en rupture avec les "croyances" de temps plus anciens, mais au contraire elle s'en réclame de façon explicite, notamment par de nombreux écrits (les calculs mathématiques achèvent la démonstration). Et, de façon étonnante, cette logique reste applicable aux planètes qui manquent à l'époque de Kepler, y compris Éris, découverte le 5 janvier 2005 ! La Science traduit de façon concrète ce que la symbolique née de l'Antiquité devine par intuition. Pour que la jonction se fasse, il faut admettre que les époques marquées par la "croyance" sont elles aussi parfaitement capables de "progrès"...

 art renaissance   Les trois Dogmes énoncés ici ont pour commune obsession le Progrès. Si ce concept est clairement mesurable dans des domaines comme l'économie, les Sciences et Techniques, ou encore le Sport, il est peu adapté à juger de l'Art. Le XXème Siècle coiffe toutes ses dérives quand il réussit, heureusement pour un temps, à imposer le non-figuratif comme religion unique. Au nom du Progrès, on arrive même à réduire la liberté de création (sous prétexte de la protéger avec objectivité). Dans l'Art, cet argument est le moins couteux pour allumer les projecteurs. Et en définitive, le mot n'y trouve pas vraiment de sens.

 art renaissance    On peut qualifier une Culture selon son degré de cohérence, en révélant ses structures. Ces structures peuvent se lier à d'autres, et l'on parle d'influence, d'acculturation ou d'échange. Dans tous les cas, c'est de richesse qu'il s'agit, pas de principes hiérarchiques. "Bien que Rome gagne les batailles, on pourrait dire sans se tromper que la Grèce gagne la guerre. Horace, poète romain, caractérise la relation entre la Grèce et Rome dans son vers le plus connu : Graecia capta ferum victorem cepit et artis intulit agresti Latio. Traduction : La Grèce, conquise, a conquis son farouche vainqueur et a porté les arts au Latium sauvage". (Source : Société du Musée canadien des civilisations). La Grèce de Pythagore (VIème Siècle av JC) doit elle-même beaucoup à la grand-mère Égypte. Byzance, comme bien plus tard Paris et New York sont avant tout des carrefours, où se concentrent les Savoirs et les énergies de toutes origines...


© Yvo Jacquier - Tous droits réservés.

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