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La composition dans les arts

LES DIFFÉRENTS SYSTÈMES

Qu'est-ce que la Composition ?

La géométrie de composition fait partie des éléments concrets de la peinture. L'on peut se passer de cette phase de préparation, autant que des esquisses ou des essais de couleur - de façon plus générale des projets qui préfigurent l'oeuvre finale. Cependant une définition objective de la peinture doit intégrer cette possibilité.

La composition est un ensemble de figures géométriques, liées entre elles, qui servent de guide au dessin d'une oeuvre. Le crayon de l'artiste (ou de l'architecte) vient chercher ces lignes, qui sont comme le bois de coffrage pour un bâtiment : il se fait digérer par le chantier au fur et à mesure de sa progression.

Il y a lieu de distinguer différents types de compositions car leurs pratiques ne forment pas un langage uni. Il est a noter qu'à la Renaissance, les artistes ont souvent pratiqué deux systèmes différents à l'intérieur des mêmes œuvres (géométrie sacrée, système perspectif).

LA GÉOMÉTRIE SACRÉE

La pratique la plus ancienne se fait classiquement appeler « géométrie sacrée ». C'est celle des constructeurs de cathédrales et des iconographes. Elle se manifeste dès la proto-histoire. Durant l'antiquité, les Grecs (notamment Pythagore) vont accorder les formes venues d'Égypte, et les nombres venus de Mésopotamie. Si la géométrie sacrée s'applique à une représentation du monde, « figurative », son principe n'est pas pour autant réaliste : elle ne cherche pas à représenter le réel tel qu'il est (plus exactement tel qu'on le voit), mais tel qu'en est l'esprit.

Résumé chronologique

Les traces les plus anciennes de cette culture se trouvent en Mésopotamie (Uruk) ; on la retrouve en Égypte (pyramides) et plus tard à Byzance (icônes). Durant l'Iconoclasme, l'école byzantine essaime jusqu'en Irlande à l'ouest, et plus tard elle se répand à l'est jusqu'en Russie devenu orthodoxe. Après la chute de Constantinople, cet art se réfugie en Italie du nord pour produire la Renaissance.


Une géométrie porteuse de sens

L'absence de sources écrites réclame une méthodologie de type archéologique. Ainsi il a fallu isoler la partie strictement mathématique : la géométrie avec les yeux. Elle se caractérise par un quadrillage. Toutes les lignes de la composition s'y réfèrent, et l'unité du quadrillage est la « raison philosophique » qui relie les figures aux nombres pour leur assurer un sens intelligible. Le quadrillage sert à construire, à démontrer, à retenir les figures aisément. Le triangle 3-4-5 (ou triangle sacré) porte à lui-seul toutes les valeurs numériques de la symbolique  : les entiers de 1 à 7 complétés du nombre d'or (φ) et de la racine de trois (√3). Cette géométrie se pense avec les yeux, et elle évite le calcul – par peur d'effrayer les nombres...

Publication du livre sur la géométrie avec les yeux. Son corpus théorique est désormais reconstitué. Il est totalement cohérent et anticipe le système hypothético-déductif des Grecs (Euclide). Fait remarquable : le quadrillage peut, comme les figures, dépasser le cadre du tableau de façon impressionnante. Ce cadrage n'est pas pour autant illogique. L'oeuvre est conçue comme « une part du discours céleste » tenu par la géométrie. Pour les Anciens, la géométrie sacrée est la langue de(s) Dieu(x). Ils se relient à des fondamentaux (propriétés mathématiques) pour définir leur vocabulaire, et les figures géométriques sont indéformables. Les valeurs qui en résultent sont très stables dans l'histoire, même si leur traduction est l'objet de débats et de remises en question aujourd'hui.

Les symboles que porte la géométrie sacrée se veulent universels et intemporels ; ils ne se définissent pas comme personnels ou subjectifs (ce qui serait un contre-sens). Les mouvements platoniciens et néoplatoniciens s'inscriront dans cette logique qui deviendra Humanisme à la Renaissance.

Face à l'émergence du système perspectif, les artistes d'Italie du nord entendent protéger leur savoir des erreurs du matérialisme. Ils conçoivent alors un testament. Ce dernier acte est une encyclopédie symbolique qui se fera connaître plus tard sous le nom de « Tarots de Marseille ». Il faut un graveur pour en assurer la pérennité : Albrecht Dürer. Il encadre les cartes de quatre gravures sur cuivre appelées Meisterstiche – dont la fameuse « MELENCOLIA § I ».

Cet ensemble/projet didactique explique pas à pas le fonctionnement du langage de l'image... Depuis la Renaissance, cet art est littéralement tombé dans l'oubli.

LE SYSTÈME PERSPECTIF

La perspective permet une représentation sinon fidèle, du moins vraisemblable de ce que l'on voit à l'oeil nu. C'est un instrument pour le peintre et l'architecte (dans ce second cas le plan devient même mesurable). Curieusement, la qualité de la perspective dans l'art s'apprécie selon le critère “subjectif” du vraisemblable, en dépit de sa constitution mathématique... Ensuite c'est un art de conventions, et les lignes de la perspective ne portent aucune valeur symbolique1. La perspective ne produit tout au plus que des sensations. Son système est foncièrement neutre, et il ne cherche que le vraisemblable. Le choix de l'auteur se résume à la place de l'oeil qui observe, et pour couronner le tout cet oeil est borgne ! Cette branche particulière des mathématiques se développe au cours de la Renaissance. Elle reprend alors de façon magistrale le cahier des charges des systèmes empiriques qui la préfigurent (par exemple la “fenêtre de Dürer”).

Pour les artistes de la Renaissance, ce système n'est pas concurrent mais complémentaire à celui qu'ils pratiquent déjà (la géométrie sacrée). Ils conjuguent les deux systèmes sur les mêmes œuvres avec le succès que l'on sait. Mais après cette phase paradoxale, la géométrie sacrée amorce son déclin. La science s'épanouit et l'homme, jusque lors tourné vers le ciel avec la géométrie sacrée, se penche résolument vers la matière. Certains auteurs essaient aujourd'hui d'appliquer le « dogme perspectif » de manière rétro-active2. D'autres au contraire se jouent de ses paradoxes3.


Réf. 1 — En dépit de sa complexité, la perspective ne produit rien en termes de symbolique. Sans le quadrillage, aucune valeur ne saurait s'établir, tout juste quelques proportions très relatives. Les mesures physiques de l'architecte ne sauraient remplacer celles du constructeur antique. Le matérialisme, notamment au XXe siècle, tend à confondre mesure et calcul ; et une pensée dominante s'est installée : « L'art est subjectif parce qu'il est subjectif, la preuve : il est subjectif ».

Réf. 2 — La « perspective inversée » est un concept placébo. Une idée reçue veut que les artistes et les architectes n'ont jamais cherché que le système perspectif. En réalité, pour justifier leur incapacité à comprendre les oeuvres du Moyen-Âge, certains auteurs ont inventé le concept d'une perspective inversée – qui ne cesse de se référer à la sacro-sainte perspective. Personnellement, je n'ai vu aucun visuel qui soit recevable selon les critères de la géométrie comparée.

Réf. 3 — Le peintre Maurits Cornelis Escher (1898-1972) fait une utilisation particulièrement savante du système perspectif, qu'il détourne de sa mission initiale : nous assurer la réalité...

LES AUTRES GÉOMÉTRIES DE COMPOSITION

L'art des diagonales


Après la Renaissance, les artistes vont tenter de rebâtir une pratique de la composition comparable à la géométrie sacrée, qui est largement tombée dans l'oubli. Ils cherchent alors des formes qui ne se contentent pas du cru respect de la réalité - apanage d'une perspective qui manque de libido artistique. Une discipline répondant au nom « d'art des diagonales » se développe ; elle comprend une utilisation rudimentaire du nombre d'or, sans pour autant réintégrer les relations symboliques de la géométrie sacrée. Cette pratique particulièrement empirique appuie ses lignes géométriques (diagonales) directement sur le cadre du tableau. Le cadre devient le référentiel clos de l'oeuvre.

Wikipedia : « Un certain nombre d’artistes refusent les règles académiques (art des diagonales) au nom de la liberté créatrice ou de leur croyance. En particulier chez les surréalistes, au nom de l’instinct pour l’Art Naïf ou au nom du refus de la Culture – l’Art Brut. Les tenants des règles “géométriques” qualifient alors les seconds de “littérateurs”, les seconds qualifiant les premiers de “géomètres” ! ».

Ce débat est virtuel, dès lors que la géométrie sacrée est ignorée par les deux parties. Curieusement les surréalistes, qui n'étaient pas à une contradiction près, s'acharneront à trouver la composition des Tarots... En vain !

Les fondements de l'art des diagonales ne convainquent pas tous les auteurs, et cet art est l'objet de sévères attaques. On met en cause notamment une méthode d'observation calquée a posteriori sur les oeuvres. Les documents écrits qui exposent cette pratique sont souvent abscons, voire absurdes... Certains peintres célèbres la citent néanmoins dans leurs écrits, et il ne peut pas y avoir une si belle fumée sans feu. Enfin, comble de la confusion, la géométrie sacrée écope en partie des doutes qui affublent l'art des diagonales.

Autres systèmes

Nous survolerons bien des tentatives, car elles ne sont pas indispensables au déroulement de ce texte. Citons au passage les excentricités de Malevitch, qui prend les figures pour objets (inversant contenu et contenant, id est signifié et signifiant). Il y a aussi la géométrie psychologique de Kandinsky, qui ne marche que dans ses rêves (fort beaux). La démarche analytique de Mondrian se révèle beaucoup plus payante, car suffisamment modeste pour être à la portée d'un homme seul. Escher enfin, fait du mystère un abîme...

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